5 années contre les violences numériques
Note: ces réflexions ne sont que mes opinions personnelles sur un travail collectif sur plusieurs années dont je n’étais qu’une partie et qui continue sans moi, il ne s’agit donc que de mes réflexions subjectives et cela ne représente pas l’opinion d’Echap ou de ses membres. Il contient également des mentions de violences conjugales.
Il y a six ans, nous nous retrouvions avec des amies après une conférence et faisions le constat, une fois de plus, que certaines formes de violences liées au numérique n’ont que très rarement leur place dans les cercles techno-militants. Si la surveillance des États et des entreprises est au centre des discussions depuis longtemps, il a fallu des années de harcèlement en ligne contre des femmes et des personnes LGBTQI+ pour commencer à voir des discussions sur ce sujet. Évidemment, il est tout à fait légitime de discuter, d’analyser et de lutter contre la surveillance abusive des États et des entreprises. Mais d’autres formes d’abus ont aussi besoin de cette considération et d’actions. 3 jeunes militants sur 5 sont victimes de harcèlement en ligne lorsqu’iels parlent de droits humains, en France 82% des femmes survivantes de violences conjugales ont vécu du harcèlement en ligne, 93% d’entre elles des formes de contrôle numérique.
Après de longues discussions pendant l’hiver, nous avons fondé l’association Echap en février 2020 avec pour objectif d’aider les professionnel-les qui luttent contre les violences domestiques avec la technologie. Depuis, nous avons écrit et maintenu des guides sur la sécurisation d’appareils ou de comptes, organisé des formations pour professionnel-les, organisé des conférences en ligne et soutenu des victimes de violences conjugales en collaboration avec des associations. Après cinq ans et pas mal d’heures de travail, j’ai décidé de quitter l’association l’année dernière, ce que j’ai fait pendant la dernière assemblée générale en mars 2025.
Au cours des mois passés, j’ai eu le temps de réfléchir sur ces années de travail et je pense que c’est un bon moment pour écrire ici quelques réflexions sur cette expérience.
Sur le manque de connaissances#
Pendant la première année d’Echap, notre objectif était surtout de comprendre les violences conjugales et comment la technologie peut contribuer à cette violence. Les violences conjugales ne sont pas un nouveau phénomène social et il y a un long historique de recherche sur ce sujet, mais les abus dus à la technologie dans ce contexte sont nettement plus récents et ce sujet n’a pas encore reçu beaucoup d’attention. Pendant plusieurs années, la seule ressource sur ce sujet en France était l’excellente étude du centre Hubertine Auclert sur les cyberviolences conjugales. Ce rapport démontre qu’il y a un problème majeur avec la technologie dans les violences domestiques et commence à établir des types d’abus : contrôle, harcèlement, surveillance, violences économiques, administratives et/ou sexuelles. C’est une étape importante mais cette étude est basée sur des questionnaires posés à des personnes survivantes de violences conjugales. Quand on rencontre des formes complexes d’abus dus à la technologie, il est souvent difficile de comprendre les techniques utilisées sans faire une étude technique un peu avancée à laquelle peu de personnes ont réellement accès. Sans une telle analyse et des données détaillées, il est difficile de développer des solutions pour soutenir les victimes, et il peut y avoir une différence entre la perception de l’abus et ce qui est fait en réalité. Une illustration de ce problème, c’est que 29% des femmes questionnées dans l’étude ont le sentiment d’être surveillées par leur partenaire dans leurs déplacements par GPS ou logiciel-espion. Si cette donnée fournit des informations sur la perception, il est difficile de savoir ce qui est vraiment utilisé par la personne abusive.
J’ai donc passé du temps à regarder la recherche faite dans d’autres pays (limité aux publications en anglais malheureusement), et j’ai trouvé des publications intéressantes qui fournissent des analyses détaillées de ces questions et parfois des descriptions précises des solutions testées pour soutenir les victimes de ces violences. Beaucoup d’organisations font un excellent travail, mais j’ai été notamment vraiment inspiré par le travail de la Clinic to End Tech Abuse venant d’équipes de recherche de l’Université Cornell, leurs recherches et ressources. À ma connaissance, iels sont les premiers à avoir fourni des données venant d’analyses techniques en travaillant avec des survivantes d’abus dus à la technologie, tout en employant une méthodologie vraiment centrée sur les victimes.
Ce tableau semble montrer qu’il y a généralement une différence entre le scénario d’abus perçu et la réalité de ces abus pour beaucoup de victimes de cyberviolences conjugales. Cela veut dire qu’il nous faut plus de recherches pour comprendre les outils et techniques qui permettent de tels abus, pour mieux soutenir les victimes de ces violences mais également développer des technologies qui ne permettent pas ces abus.
Un second constat que j’ai fait pendant ces années, c’est la différence entre les sujets d’intérêts médiatiques et la réalité des cyberviolences. Pendant des années, nous avons été contacté-es par des journalistes voulant écrire sur les airtags ou les stalkerware. Si ce sont des problèmes réels, il est probable que les formes de cyberviolences les plus communes sont plus simples et moins chères : des exs abusifs gardant accès à la boîte mail de leur ex-partenaire, du harcèlement en ligne, des publications de photos intimes sur les réseaux sociaux, ou même attendre toute la journée devant la maison de quelqu’un-e (quelque chose que j’ai pu constater empiriquement lors de notre soutien à des foyers). Ces formes de cyberviolences sont rarement discutées dans les médias, et en un sens, les articles de journaux tendent à mal représenter la réalité de ces abus (même si certain-es journalistes en sont très conscient-es et y font attention).
Manque de financements#
Ma découverte du milieu des associations travaillant sur les violences domestiques a également été la découverte de structures sous-financées et de travailleuses sociales (dans la majorité des cas) compensant le manque de moyend par beaucoup de travail. Même lorsque le gouvernement français a lancé le Grenelle des violences conjugales en 2018, cela ne s’est pas traduit par une augmentation des financements pour lutter contre celles-ci. Une travailleuse sociale m’a même indiqué que leur travail avait été plus difficile car beaucoup de personnes avaient compris la situation de violences dans laquelle elles étaient grâce à cette médiatisation et avaient contacté des associations, augmentant de fait le travail des foyers et associations déjà pas assez financées.
En 2023, la Fondation de France a estimé qu’il fallait 2.6 milliards d’euros en France pour lutter contre les violences faites aux femmes alors que le budget annuel n’est aujourd’hui que de 184.4 millions (donc 7% de cette somme).
Nous avons assez rapidement décidé avec Echap de ne pas nous financer sur des fonds qui iraient autrement à des associations ou foyers de femmes car prendre sur le budget d’associations pour les aider serait contreproductif. Mais il a été difficile pour nous de trouver des financements venant de fonds sur la technologie sur ce sujet. Nous avons eu des retours sur une demande de financement sur le fait que développer des guides pour les réseaux sociaux ne promouvait pas assez les logiciel libres. D’autres projets qui ont reçu des financements avaient clairement une approche technosolutioniste qui ne nous convenait pas.
Comment soutenir des structures ?#
Après une première année consacrée au développement de ressources et à la lecture d’ouvrages sur la cyberviolence, nous avons rapidement décidé de mettre en place des formations sur les abus technologiques à l’intention des travailleuses sociales, et avons animé plusieurs de ces formations. Nos formations étaient axées sur l’autonomisation des personnes grâce à la technologie et sur sa démystification. Nous avons donc proposé des exercices très pratiques (comme changer de mot de passe, vérifier ce qui est partagé par le téléphone, etc.) tout cela sur des appareils ou comptes de test que les participantes pouvaient manipuler à leur guise sans craindre d’empiéter sur la vie privée de quelqu’un-e. Nous avons reçu des commentaires très positifs sur ces formations et j’ai vraiment eu le sentiment qu’elles rendaient la technologie moins effrayante pour les participantes et qu’elles se sentiraient plus à l’aise pour soutenir les femmes avec lesquelles elles travaillent.
Mais la réalité du changement social est toujours complexe. Si certaines personnes ont clairement intégré une partie de ce qu’elles ont appris au cours de ces formations dans leur travail quotidien, pour beaucoup d’autres (en particulier celles qui n’étaient pas très technophiles), le travail est revenu à la normale sans réellement changer leurs pratiques. Je pense que cela s’explique en partie par la complexité des problèmes technologiques à gérer pour soutenir des victimes de violences. Si les choses peuvent sembler simples pour des personnes qui travaillent avec la technologie tous les jours, de nombreux aspects de la technologie sont en réalité très complexes à appréhender. Prenons l’exemple d’un téléphone Android : chaque téléphone est différent selon la marque, le modèle et la version d’Android. Même si nous avons essayé de prendre en compte les différentes versions d’Android dans nos guides, il nous était impossible d’être exhaustifs sur tous les modèles existants. Et ils changent beaucoup ! Je me souviens d’un téléphone sur lequel je ne trouvais pas un menu spécifique permettant de vérifier les paramètres de sécurité. Il s’est avéré que sur ce modèle, cette page de paramètres n’apparaissait pas du tout dans le menu et n’était accessible qu’en la cherchant dans la barre de recherche. Donc, si vous n’êtes pas régulièrement en contact avec la technologie et que vous n’êtes pas intéressé-e et curieux-se par tous ces détails, il y a en fait beaucoup à apprendre et des compétences spécifiques à développer. Tout cela alors que les travailleuses sociales ont déjà un métier difficile qui exige d’elles un large éventail de compétences et connaissances.
Certaines organisations se sont tournées vers un autre modèle : trouver une personne experte en technologie qui viendrait régulièrement pour aider leurs utilisatrices sur des questions techniques. Même si cela peut sembler une meilleure option, cela pose d’autres questions. La première, c’est de trouver des personnes capables de travailler avec des survivantes de violence domestique. Cela nécessite de comprendre ce qu’elles vivent et d’accepter la responsabilité de les aider. Cela nécessite également d’accepter de prendre le temps d’expliquer des choses qui peuvent sembler évidentes, mais qui ne le sont pas. Cela nécessite de comprendre que les difficultés sont avant tout pas d’ordre technique et que les solutions ne le seront souvent pas. J’ai rencontré plusieurs techniciens très compétents qui ont abordé ce problème comme un problème technique à résoudre, souvent à l’aide de solutions qui n’avaient pas de sens dans le contexte de l’aide aux victimes de violence conjugale (il suffit d’utiliser un autre résolveur DNS ! Il suffit de passer à Linux !). Il faut également trouver quelqu’un-e qui s’intéresse réellement à ce travail. De nombreux technicien-nes sont attirés par les défis techniques et la nouveauté, mais la réalité de ce travail est que, dans la plupart des cas, il faudra faire des tâches peu intéressantes (comme changer des mots de passe) et non pas analyser un nouveau logiciel espion complexe. Enfin, vous devez trouver quelqu’un-e qui possède les compétences nécessaires pour comprendre ces scénarios de surveillance potentiels et aider les personnes qui utilisent des technologies grand public. Après tout, en tant qu’expert-es techniques, nous utilisons souvent des technologies éloignées de celles utilisées par la plupart des gens (dit par quelqu’un qui écrit cet article dans VIM).
Je pense sincèrement que la solution se situe entre ces deux approches. Je pense que tous les travailleurs-euses sociaux-ales devraient recevoir une formation sur les abus liés aux technologies. Cela leur permettrait de se sentir plus à l’aise sur ce sujet et, dans beaucoup de cas, de mettre en place des solutions simples qui peuvent vraiment aider les personnes concernées. Dans le même temps, il n’est pas réaliste de leur demander de devenir des expert-es techniques en plus de leur métier. Nous devons donc créer des espaces où des personnes connaissant bien la technologie peuvent apprendre sur la cyber-violences pour leur permettre d’aider les victimes de manière efficace et centrée sur leurs besoins. Là encore, j’ai trouvé que la méthodologie élaborée par la Clinic To End Tech Abuse était vraiment intéressante pour développer des structures de ce type.
Entre du bénévolat et du militantisme professionnel#
J’ai également réfléchi au défi que représentait la création et le développement d’une association à but non-lucratif. C’était la première fois que je créais une organisation à partir de zéro et cela a été un apprentissage fascinant, tant sur le plan administratif que sur celui de l’organisation du travail lui-même. Une chose que je n’ai pas réalisée assez tôt, c’est la nécessité de choisir un modèle entre une organisations bénévole et une organisation professionnelle.
Dans les associations fonctionnant via du bénévolat, la plupart du travail est effectué par des bénévoles qui y investissent leur temps libre. Le défi pour l’association consiste alors à structurer ce travail de manière à permettre aux bénévoles de faire un travail utile et de qualité dans le temps qu’iels sont prêt-es à y consacrer. Par exemple, j’ai fait du bénévolat dans un refuge pour sans-abri il y a des années avec Médecins du Monde, iels m’ont proposé une structure très claire : une soirée toutes les deux semaines, trois mois pour voir si cela me convenait, puis un engagement d’un an, et un bilan à la fin de l’année pour voir si je souhaitais continuer ou faire autre chose. Une telle structure permet à de nombreuses personnes de rejoindre l’association afin de mener des activités qui ont un impact à grande échelle (tout le monde ne doit pas nécessairement être bénévole, par exemple certaines associations embauchent du personnel rémunéré chargé d’organiser le travail des bénévoles).
Dans des associations professionnelles, le travail est effectué par un petit nombre de personnes qui sont rémunérées pour celui-ci. Cela signifie que les attentes en termes de charge de travail et de qualité du travail sont plus élevées que pour du travail bénévole. Dans la plupart des ONG professionnelles, les missions dépendent des subventions obtenues et la majeure partie du travail non rémunéré consiste à chercher des fonds afin de financer ces projets (et idéalement se développer suffisamment pour embaucher une personne en charge de la collecte de fond pour soutenir le reste de l’organisation).
Chacune de ces structures présente des avantages et des inconvénients (et certaines structures importantes comme Amnesty ont un modèle hybride), mais j’ai mis du temps à réaliser que nous avions du mal à faire un choix entre ces deux modèles à Echap. D’un côté, nous voulions intégrer davantage de personnes dans le collectif, mais sans avoir clairement défini les tâches qu’elles pouraient accomplir. De l’autre coté, nous considérions que le travail était principalement effectué par un petit groupe de personnes, avec des attentes élevées en matière de qualité et de charge de travail, sans le budget qui va avec. Cela a créé beaucoup de travail et de pression pour nous toustes, surtout dans un contexte où nous sentions qu’il y avait un besoin important dans les structures avec lesquelles nous travavaillions.
Des ressources !#
Il serait dommage de terminer cet article sans lister des ressources sur les cyberviolences, à la fois pour les partager aux personnes que cela pourrait aider, mais également pour remercier toutes les personnes qui ont participé à leur création. Elles ont été d’une aide incroyable dans mon travail avec Echap.
En français :
- Les ressources d’Echap resources bien sûr.
- Le Centre Hubertine Auclert et leur guide de protection numérique
- Les Féministes contre le cyberharcèlement
- Les guides “Nos voix, nos combats”
En anglais :